Dans son atelier au Bazaar Saint-So à Lille, Anne Lise sublime la paille avec minutie. À travers ses créations design et colorées inspirées du mouvement Art déco et du Bauhaus, elle vient donner un vrai coup de peps à la marqueterie de paille, longtemps tombée dans l’oubli. Des champs aux créations design, cap sur cet artisanat rare et méconnu, qui apporte de la poésie à nos intérieurs !

Un précieux savoir-faire

Du jaune clair, au brun foncé en passant par les pourpres, les verts, et les bleus, les bottes de pailles se déploient au fil des étagères de l’atelier. Attablée et concentrée, Anne Lise ouvre la paille en deux et l’aplatit à l’aide d’un plioir. La paille devient alors aussi souple, lisse et brillante qu’un ruban. Depuis la création de Maison Paille en 2015, la jeune créatrice ne se lasse pas de travailler la marqueterie de paille. Après un passage chez Lison de Caunes, petite-fille du célèbre décorateur André Groult et papesse en matière de marqueterie de paille, elle explore ces petits brins venus des champs en parallèle de son job de scénographe et visuel merchandising. « J’édite de petits objets déco et réalise des personnalisations sur commande, des objets, meubles, que je sublime grâce à la marqueterie de paille », explique-t-elle.

Rare et méconnue, la marqueterie de paille consiste à décorer toutes sortes d’objets avec de simples brins de paille.

Lorsque la paille devient or…

Étagère, patère, soliflore mural, bouton de meuble en chevron ou porte clé… Tout est réalisé à la main, au cœur de son atelier lillois. Mais pour sublimer cette matière si délicate à travailler, elle doit s’armer de persévérance : « La marqueterie de paille est un art de la minutie et de la patience ». Avant de s’atteler à la marqueterie, elle dessine d’abord les objets déco sur un logiciel 3D. « Une fois les pailles lissées, je les colle une à une sur de multiples supports : bois, papier, verre… Lorsque j’assemble les pailles, il faut être très minutieuse, ça me plonge dans un état de concentration extrême, c’est mon petit bambou à moi ! » plaisante Anne-Lise. Les brins de paille assemblés, forment des motifs géométriques colorés, aussi poétiques que raffinés.

Lorsque j’assemble les pailles, il faut être très minutieuse, ça me plonge dans un état de concentration extrême, c’est mon petit bambou à moi !

Du mouvement Art déco au Bauhaus

Si la marqueterie vient principalement du mouvement Art déco, durant lequel elle était à son apogée, la créatrice tient à lui apporter une touche contemporaine : « Je le modernise avec des couleurs, des formes, et des objets qui soient aussi utiles que décoratifs. En ce moment, je m’éloigne un peu du style Art déco pour aller vers le Bauhaus que j’aime beaucoup ». Avec ses formes et motifs géométriques ronds et colorés, son design simple et fonctionnel et ses lignes sobres et épurées, le Bauhaus souffle un vent de modernité au cœur de ses nouvelles créations !

Le charme insoupçonné de la paille

Avec ses reflets vifs et changeants, impossible de résister à la tentation : pour se savourer pleinement, ce matériau sensuel et irradiant doit se toucher du bout des doigts ! Bien moins fragile qu’en apparence, la paille est en réalité ultra résistante et waterproof. Nul besoin de vernis, ce brin doré naturel devient un véritable révélateur de lumière une fois sublimé. La silice présente naturellement au cœur de la paille révèle toute sa brillance et sa robustesse. « La silice permet de jouer avec les motifs pour accrocher la lumière. Les pailles positionnées à la vertical ou l’horizontal, n’attirent pas la lumière de la même façon, cela crée de magnifiques reflets », s’extasie la créatrice.

Un matériau naturel et unique

Mais comment ces simples brins venus des champs se transforment-ils en matériaux aussi nobles et brillants ? C’est là où réside toute la magie de la marqueterie de paille : « Ce qui me plaît, c’est ce trajet de la nature à l’objet, ça vient des champs avant d’être transformée et teinté de couleur, pour ensuite créer des objets aux reflets iridescents assez dingues ». Dans une même botte, chaque brin est différent, renforçant l’unicité de chaque création. « Quand la paille pousse, le vent, la pluie laisse des traces… Ces éléments naturels se retrouvent au cœur de la marqueterie, puisque comme sur le bois, il y a des petits nœuds, des fêlures ». Chaque objet marqueté porte alors l’histoire du temps et de la nature… De quoi apporter un supplément d’âme, poétique et raffiné à notre décoration !

Pour réaliser ses créations, Anne Lise reçoit des bottes de paille de seigle teintées venues de Bourgogne. 

Un artisanat qui prend du temps…

Parfaitement ancrées dans le mouvement slow déco, les créations artisanales et intemporelles de Maison Paille nous connectent à la nature et à la beauté d’un savoir-faire qui prend du temps. « Les gens ont envie de consommer différemment, ils veulent des pièces à haute valeur ajoutée et authentiques, réalisées lentement et artisanalement. C’est toute cette mouvance de la slow décoration, l’accent est mis sur le savoir-faire, l’histoire et le côté unique », conclut Anne Lise. Si la jeune créatrice a commencé par de petits objets afin de démocratiser cet artisanat souvent hors de prix, elle rêve de marqueter à terme du mobilier et des pièces plus imposantes et travailler main dans la main avec des designers et architectes d’intérieur.

Le saviez-vous ?

La marqueterie de paille : un savoir-faire d’exception sauvé de l’oubli

Parent pauvre de la marqueterie de bois, la marqueterie de paille date du 17ème siècle et fait son entrée en France au cœur des prisons et des couvents. Religieuses et bagnards sont alors les seuls à s’attaquer à ce travail si fastidieux. La technique tombe ensuite en désuétude avant de revenir sur le devant de la scène avec l’essor de l’Art déco, portée par les décorateurs André Groult et Jean-Michel Frank. À nouveau menacée de l’oubli, il faudra attendre les années 70 et Lison de Caunes, petite fille d’André Groult, pour qu’elle retrouve peu à peu ses lettres de noblesse.

Cette artisane d’art est alors la seule à obtenir le titre de « Maître d’art » et lui redonne une place de choix dans le monde du design et de la déco. Autrefois surnommée « la marqueterie du pauvre », l’artisanat rencontre le monde des créateurs, designers, architectes d’intérieur et les grandes maisons de luxe tels qu’Hermès, Cartier ou Guerlain… À l’image de l’entresol de la boutique Guerlain avenue des Champs Élysée, dessiné par l’architecte Peter Marino, reproduisant en marqueterie de paille le nid d’abeille du célèbre flacon aux abeilles. En France, seule une petite poignée d’artisans se consacre exclusivement à cet art et près d’une centaine l’utilise régulièrement en marge de leurs activités.