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Jenny Montigny, Verger en fleurs ou Flandre après-midi, 1906 © Rmn-GP, Stéphane Maréchalle

L’exposition « Où sont les femmes » avec Alice Fleury

Avez-vous entendu parler de Catherine Jansens, Nadine Cosentino, Rosa Bonheur, ou encore Christine-Annie Boumeester ? Et si l’on vous disait que ces femmes font justement partie des 80 artistes mises à l’honneur en ce moment même au Palais des Beaux-Arts de Lille ! Conçue telle une enquête, l’exposition intitulée « Où sont les femmes ? » questionne la place de ces artistes de l’ombre et les remet sur le devant de la scène. Souvent méconnues, voire inconnues, une centaine d’œuvres exclusivement créées par des femmes ont été de sortie jusqu’au 11 mars 2024. À cette occasion, nous avons interviewé Alice Fleury, directrice des collections et co-commissaire de l’exposition aux côtés de Camille Belvèze. 

« Où sont les femmes » est la première exposition exclusivement consacrée aux artistes femmes au Palais des Beaux-Arts de Lille. Comment vous est venue cette idée ? Quel a été le déclic ?

Portrait d'Alice Fleury, co-commissaire de l'exposition "Où sont les femmes ?"
© Émilie Deblock

Peu de temps après mon arrivée en 2020, Camille Belvèze et moi avons établi un état des lieux. Un inventaire de toutes les œuvres d’artistes femmes conservées au Palais des Beaux-Arts. Nous avons recensé 135 œuvres de 80 artistes et, ce qui nous a le plus frappé, fut de constater que parmi ces 80 artistes, nous n’en connaissions que très peu, pas plus d’une douzaine. À ce moment-là de nombreuses questions ont émergé : qui sont ces artistes ? Quelles ont été leur trajectoire artistique ? Où ont-elles été formées ? Comment leurs œuvres sont arrivées au Palais des Beaux-Arts ?

Suite à ce constat, nous avons lancé un projet de recherche avec nos collègues au musée et nous avons découvert que la plupart de ces artistes femmes étaient connues de leur vivant. Elles avaient exposé dans les circuits officiels, elles avaient pour la plupart pu vivre de leur art. Mais après leur décès, leur travail a finalement été effacé et invisibilisé.  

Diriez-vous qu’il est possible pour une femme de trouver sa place dans le milieu artistique ?

Peinture "Fleurs sur une tablette de marbre" de Rachel Ruysch. Un vase de verre sur une table, avec diverses fleurs formant bouquet
Rachel Ruysch, Fleurs sur une tablette de marbre, 1747 © Rmn-GP - PBALille, René-Gabriel Ojéda

À travers l’histoire, on dénombre beaucoup d’artistes femmes dont l’œuvre n’est toutefois pas passée à la postérité. En effet, elles n’ont pas eu les mêmes chances que celles de leurs homologues masculins. Ces femmes n’ont pas bénéficié des mêmes conditions de formation, de production, de diffusion des œuvres. Avant 1897 elles n’avaient pas accès à l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris, une voie pourtant royale. Pendant longtemps, elles ont ainsi été amenées à développer par elles-mêmes un ensemble de stratégies pour acquérir une formation et s’imposer dans le monde de l’art, au même titre que leurs confrères.

Quelle est l’œuvre que vous appréciez le plus dans cette nouvelle exposition ?

Sculpture "Tête, La Douleur" par Madeleine Jouvray
Madeleine Jouvray, Tête, La Douleur, 1886 © PBA Lille, Jean-Marie Dautel

Dans ce projet, j’ai eu la chance de découvrir énormément d’artistes que je ne connaissais pas. Elles méritent toutes d’être connues, mais si je dois en mettre une en lumière parmi toutes celles de l’exposition, j’aurais envie de vous parler de Madeleine Jouvray. Une sculptrice, élève d’Auguste Rodin, également proche de Camille Claudel avec qui elle a partagé un atelier à Paris. Nous avons d’elle une petite tête en marbre nommée « Tête, La Douleur ». Elle s’inscrit dans la veine symboliste, caractéristique de la toute fin du XIXème siècle. 

La sculpture représente un visage masculin où coulent des larmes alors que, souvent, l’iconographie de la douleur est associée à des visages féminins. C’est une œuvre que je trouve très sensuelle et assez émouvante et que j’admire tout particulièrement. Selon moi, Madeline Jouvray mériterait vraiment une exposition monographique, une publication, un catalogue d’exposition. J’espère qu’un jour nous pourrons concrétiser ce projet.

Des trajectoires variées

L’exposition présente des natures mortes, des portraits, des scènes, des paysages, mais aussi des gravures, des sculptures de scènes de genre, quelques œuvres sur textile ou encore de la numismatique… Autant de trajectoires qu’il y a de femmes, d’époques et de styles. On y redécouvre aussi le travail d’artistes plus connues comme Camille Claudel, Sonia Delaunay ou Marie Laurencin.

Pourriez-vous nous présenter une artiste femme qui vous touche d'une manière spécifique ?

Tableau "Intérieur d’atelier" par Marie-Amélie Cogniet
Marie-Amélie Cogniet, Intérieur d’atelier, 1831 © Rmn-GP - PBALille, Michel Urtado

Elles sont nombreuses à me toucher par leur histoire, et j’aimerais vous raconter celle d’Elisabetta Sirani. Cette femme, très connue de son vivant, a vécu entre 1638 et 1665. Cela fait d’elle l’artiste la plus ancienne de l’exposition. Elle a eu l’honneur de diriger l’atelier privé de son père, qu’elle a repris à sa mort. Ce qui était très rare pour une femme à l’époque ! Malheureusement, elle est décédée prématurément à l’âge de 27 ans. Apparemment empoisonnée par de l’arsenic présent dans la couleur verte. Cela ne l’a pas empêché d’avoir une carrière tout à fait exceptionnelle ! Elle a réalisé des commandes importantes comme l’illustre un dessin préparatoire pour un décor de la Chartreuse de Bologne en Italie.

Déterminées et talentueuses

En dehors du cercle familial, de nombreuses artistes se sont initialement formées dans les ateliers réservés aux femmes, un phénomène qui a pris essor à la fin du XVIIIème siècle. À partir de la seconde moitié du XIXème siècle, les académies privées à Paris se substituent aux ateliers. La porte de l’École Nationale des Beaux-Arts ne s’ouvrira que plus tard, en partie grâce à la lutte menée par Hélène Bertaux, sculptrice et fondatrice de l’Union des femmes peintres et sculpteurs.

Vous venez de nous parler de peintres et de sculptrices. Quels types d’œuvres sommes-nous invités à découvrir tout au long de l'exposition "Où sont les femmes" ?

Sculpture "Faunesse" Germaine Oury-Desruelles
Germaine Oury-Desruelles, Faunesse © Rmn-GP - PBALille, Hervé Lewandowski

Nous avons choisi de présenter la quasi intégralité des œuvres des artistes femmes conservées au musée. Soit une très grande diversité d’œuvres : peinture, sculpture, céramique, photographie, numismatique, un peu de textile et de l’art graphique. L’ensemble tient sur un spectre chronologique très large, de la deuxième moitié du XVIIème siècle, jusqu’à nos jours.

Qu'est-ce qui selon vous rend cette exposition captivante et significative ?

Tableau "Hollandaise" de Comerre Paton
Jacqueline Comerre-Paton, Hollandaise (détail), 1889 © PBALille, Jean-Marie Dautel

À mon sens, cette exposition permet de mieux comprendre la place des femmes, les obstacles qu’elles ont pu rencontrer dans leur carrière artistique. Elle offre en particulier un regard sur les conditions d’exposition, de diffusion, de production. En effet, celles-ci n’étaient pas les mêmes que celles des hommes et ont exclu la plupart des femmes de l’histoire de l’art. On apprend beaucoup, on découvre, on redécouvre des artistes, des œuvres et des talents très diversifiés à des périodes toutes très différentes.

Une renaissance féminine

Ce n’est qu’un commencement ! Puisqu’en plus d’avoir bénéficié d’une restauration pour l’occasion, certaines des 135 œuvres sorties des réserves ont été intégrées au parcours permanent à la clôture de l’exposition « Où sont les femmes ». Une heure de gloire pour ces artistes femmes que l’on espère loin d’être éphémère ! 

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